Drôle et incisif quand il décrypte la communication des politiques, le Petit journal de Canal+ est plus contesté quand il s'essaie au reportage, et multiplie les bidonnages. Journalistes, ou amuseurs ?

Publié le 24/01/2012  Alimenté le 09/05/2016
PrivacyBadger has replaced this FacebookLike button. PrivacyBadger has replaced this Twitter button.
observatoire du par

Ténacité, dérision et bidonnages : c'était Barthès

L'animateur du Petit journal part chez TF1


Ce contenu vous est réservé en tant qu'abonné(e).
Déjà voté aujourd'hui

Le "pur produit" Canal s'en va chez TF1. Le présentateur et producteur Yann Barthès, qui animait Le Petit journal depuis 2011, a annoncé le 9 mai qu'il quittait la chaîne cryptée. Le Petit journal façon Barthès (et Bangumi, sa société de production), c'était un regard mordant sur la classe politique et ses travers, mais aussi un art du montage parfois poussé jusqu'à la manipulation, et un brouillage permanent des frontières entre information et divertissement. Rétrospective, en quelques séquences marquantes.

Douze ans que les téléspectateurs de Canal+ s'étaient habitués à son ton grinçant. Yann Barthès fut d'abord une simple "voix", déroulant le Petit Journal People et le Petit Journal Actu dans le Grand journal de Michel Denisot. Le visage derrière la voix, le grand public le découvrit en 2007, quand il vint présenter ses séquences en plateau. Devant le succès de ce petit jeune mêlant people et politique dans un même grand bain de rires, la direction de Canal+ lui offrit sa propre émission: Le Petit journal, produit par Barthès himself (et le producteur Laurent Bon) via sa société, Bangumi.

Barthès by Korkos

Dessin : Alain Korkos

Un pari gagnant: même si elle avait perdu 400 000 téléspectateurs en un an, l'émission réunissait toujours de 1,1 à 1,4 millions de téléspectateurs en moyenne, relève Le Monde, soit la plus importante audience de la partie "en clair" de Canal+. Barthès, Bon et leurs équipes vont désormais émarger chez TF1 (où ils produiront une hebdomadaire) et TMC (où leur sera réservée une émission quotidienne sur l'actualité et la culture). Quant au Petit journal, Canal+ promet qu'il survivra à son animateur et producteur historique, et reviendra dès la rentrée prochaine avec une formule "rénovée". En attendant de savoir à quoi ressemblera cette nouvelle formule, retour sur le Petit journal "époque Barthès".

Débusqueurs de discours copiés-collés

L'un des "coups" fondateurs du Petit journal ? L'affaire du "discours recyclé" de Sarkozy aux agriculteurs. En 2009, les équipes de Barthès repèrent que le président a répété mot pour mot devant des agriculteurs du Jura un discours prononcé huit mois plus tôt devant des agriculteurs de Maine-et-Loire.

Sarkozy n'a pas été le seul politique épinglé pour ses déclarations pas très neuves. Quelques mois plus tard, le Petit journal relevait que l'ancien ministre de l'Education Luc Ferry faisait de même, avec des phrases répétées à l'identique à un an d'intervalle: en avril 2010 au Maroc lors d'un colloque sur les femmes dans la société, et en mai 2011 à Paris dans un séminaire sur la mondialisation.

Rire des politiques, quitte à charger la barque? En 2012, l'émission s'en prend cette fois au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, coupable selon Barthès d'avoir plagié un discours de François Hollande. Raté pour cette fois: Ayrault expliquait bien dans son discours qu'il citait Hollande. Le Petit Journal a coupé au montage le moment où il l'indique. Pas très prompte à l'autocritique, l'émission réputée "poil à gratter" du PAF? Prise la main dans le sac, elle avait concédé un mea culpa... acide.

Tenaces sur les promesses non tenues

Si la classe politique française a appris à craindre les micros aux couleurs de Canal+, ce n'est pas uniquement par crainte d'être repérés en train de se répéter - qu'il s'agisse de discours ou, plus simplement, "d'éléments de langage" distillés de médias en médias. C'est également par peur de voir rappelées certaines de leurs promesses non tenues. Il en est une, en particulier, qui a été dénoncée avec ténacité par les équipes du Petit journal en 2015 et 2016 : le cumul des mandats de Jean-Yves Le Drian, à la fois ministre et président de la région Bretagne. Un cumul en contradiction avec une promesse présidentielle de François Hollande, qui en 2012 s'était engagé à ce qu'un ministre ne soit pas en même temps à la tête d'un exécutif local.

L'émission a fait de ce renoncement un feuilleton haletant, ironisant sur ses explications embrouillées, reconstituant son double agenda pour démontrer l'impossibilité d'occuper les deux postes à plein temps, le poursuivant lors de ses déplacements et allant jusqu'à filmer son domicile.

Cette insistance a valu aux équipes du Petit journal des remontrances (filmées) du ministre :

Les frenchies qui ont obtenu des excuses de Fox News

Mais le Petit journal version Barthès n'a pas uniquement réservé son ton grinçant au personnel politique français. L'émission s'est est également prise, avec succès, à un mastodonte médiatique: la chaîne américaine Fox News. Quelques jours après les attentats de janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, un journaliste de la chaîne avait assuré (carte à l'appui) que certains quartiers de la capitale étaient interdits aux non-musulmans, et comparé la capitale française à Bagdad.

Après une intense campagne anti-Fox – durant laquelle Barthès a notamment invité ses téléspectateurs à écrire par milliers à la directrice de la communication de la chaîne –, le journaliste Nolan Peterson a fini par présenter ses "excuses" pour "l'inexactitude" de ses informations.

"une volonté de piéger et de tout tourner en ridicule"

Côté pile, donc, le Petit journal se sera illustré par un usage efficace de leur "placard à archives", et une indéniable ténacité. Côté face, on se souviendra que l'émission produite par Barthès et Bon a parfois mis son art du montage dévastateur au service d'une certaine mauvaise foi.

Le Front de gauche semble en avoir particulièrement fait les frais. Les relations entre le mouvement fondé par Jean-Luc Mélenchon et les équipes du Petit journal se tendent en 2012. En janvier de cette année-là, Barthès affirme que Mélenchon et Eva Joly ne se sont pas salués, alors qu'ils se trouvaient tous les deux à Amiens pour soutenir le syndicaliste Xavier Mathieu. Pour le Front de gauche, l'émission a "tordu la réalité" : Mélenchon et Joly se seraient bien salués, mais hors caméra.

Une semaine plus tard, le Front de gauche refuse aux caméras du Petit journal l'accès à une rencontre entre Mélenchon et un collectif de chômeurs. Le conseiller spécial de Mélenchon, Eric Coquerel, s'en explique alors à @si:"On estime que le Petit journal est une émission de divertissement qui prétend traiter du politique en faisant des montages qui racontent une histoire qui n'est pas la réalité. Il y a une volonté de piéger et de tout tourner en ridicule qui ne nous satisfait pas. Nous, on a décidé de le critiquer et de ne plus jouer le jeu".

Une "volonté de piéger" illustrée, selon l'entourage de Mélenchon, par une séquence tournée lors d'une manifestation contre la crise. L'émission d'infotainment de Canal y tourne en dérision le discours des syndicalistes, accusés de ne pas pouvoir "donner les noms" des "responsables" de la crise économique et financière:

Entre l'émission et la direction du parti, l'ambiance est glaciale. Lors du défilé du 1er mai, Mélenchon lance à un cameraman du Petit journal: "Ca va les fachos?".Apostrophes et boycott contre montages parfois mensongers: chacun fourbit ses armes. En mai 2012, Barthès moque la stratégie d'évitement de Mélenchon lorsqu'il est interrogé sur Chavez... en coupant au montage les moments où le fondateur du Front de gauche adresse des critiques au président vénézuélien.

Et depuis ? Coquerel estime que depuis quelques temps, cela se passait mieux : s'il "ne regrette pas" d'avoir "dénoncé l'amalgame entre humour et information" ainsi que certaines "manipulations grossières" du Petit journal, il estime que "depuis que l’émission est plus longue, la différence entre traitement journalistique et divertissement est plus identifiable". Le coordinateur du Parti de gauche salue même le traitement par l'émission de certains sujets importants à ses yeux, comme "l'absentéisme des ministres au conseil régional".

Manip' : Debout la République aussi

Il n'y a pas que les syndicalistes et les militants du Front de gauche que le Petit journal version Barthès s'est plu à tourner en ridicule, si besoin grâce à des montages manipulateurs. Les militants de Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, en ont également fait les frais en 2012. L'émission produite par Bangumi s'était alors moquée de ces militants incapables de résumer un discours de leur chef de parti. Il y avait pourtant une raison à leur hésitation : ils n'avait pas été interrogés "à la sortie" du meeting, comme indiqué par le Petit journal, mais avant.

Journalisme ou divertissement ?

Durant ces cinq années, le Petit journal s'est vu fermer d'autres portes. Après Mélenchon, ce sont, pêle-mêle, le Front national (lors d'une conférence de presse à Carpentras en décembre 2013, lors des vœux de Marine Le Pen en janvier 2014, et lors du congrès du FN en novembre 2014, notamment) et le gouvernement algérien qui ont refusé de délivrer des accréditations aux membres de l'équipe de l'émission.

Pour expliquer ce refus, le Front national assure que les employés du Petit journal ne sont "pas journalistes". Un argument qui ne tient pas jusqu'au bout - puisque le même parti a également empêché les journalistes de Mediapart d'assister à son congrès en 2014 - mais qui renvoie à un vrai débat: les salariés d'une émission d'infotainment doivent-ils pouvoir avoir la carte de presse ?

Interrogé par @si en 2012, le président de la commission de la carte de presse Eric Marquis estimait "à titre personnel" que "la question p[ouvai]t se poser" : "Est-ce que le Petit Journal, c'est du divertissement ou de l'information? Je note que le Petit Journal se trouve dans la rubrique "divertissement" sur le site de Canal+, comme le Grand Journal d'ailleurs. En tant que membre du SNJ (Syndicat National des journalistes, NDR) je suis assez réservé sur le mélange des genres, assez réticent au concept "d'infotainment"."

Quand Le Petit Journal épinglait le cirque du Conseil de Paris

Le Petit Journal
, c’est aussi des reportages qui jettent un coup de projecteur inattendu sur des rendez-vous politiques habituellement boudés ou peu couverts par les grandes chaînes. Comme les conseils municipaux de Levallois-Perret, les séances du conseil régional des Hauts de France... ou encore la salle du conseil de Paris où l’équipe du Petit Journal avait pris l’habitude de poser chaque mois ses caméras. Le résultat ? Des séquences édifiantes sur l’absentéisme des uns et la nonchalance des autres qui profitent de la séance pour lire le journal, consulter Facebook, se faire les ongles ou jouer aux mots croisés. L’occasion pour Le Petit Journal d’en faire un véritable feuilleton qui tourne en ridicule la tenue du conseil, les élus assoupis, les frasques et les ricanements de Rachida Dati ou encore les petites phrases qui se murmurent dans la salle. Souvenez-vous :



Un conseil de Paris et des élus tournés en dérision ? Voilà qui fait plutôt sourire le conseiller de Paris Jean Didier Berthault du groupe Les Républicains, contacté par @si : "Voilà qui donne forcément une vision réductrice de la réalité, mais c’était une caricature, c’était le jeu. Ça pouvait agacer certains élus, mais le résultat du Petit Journal était plutôt original et bon enfant." Si l’on en croit Berthault, l’arrivée des caméras et des perches de l'émission aurait même eu un effet vertueux sur la tenue des séances. "La présence du Petit Journal a quelque peu réveillé le Conseil de Paris. Les élus ont commencé à guetter l’arrivée des caméras et à faire plus attention à leur attitude, à se tenir un peu mieux et à s’appliquer davantage." Un "effet Petit Journal", Yves Contassot, élu du groupe écologiste de Paris, lui, n’y croit pas. Contacté par @si, il assure : "La présence du Petit Journal n’a strictement rien changé. L’attitude des élus est la même, il y en a toujours qui parlent fort, qui font autre chose et qui se contrefoutent des débats." Quant à Rachida Dati : "Elle est la plupart du temps absente. Il faut aussi montrer des images des élus qui bossent, qui sont sérieux, impliqués, passionnés, et ça il y en a dans tous les partis. Il y a un équilibre à trouver entre la blague et l’information pour éviter d'alimenter le Tous-pourris", estime Contassot pour qui "quand on tourne en ridicule un élu, ça a tendance à décrédibiliser toute la classe politique." Député de l'Aisne, René Dosière (PS) juge quant à lui l'émission "efficace" et "nécessaire". "Parler de politique autrement, ça fait du bien. Je ne dis pas que Le Petit Journal suffit à s'informer mais en tout cas ça apporte un regard distancié qui est bienvenu. L'humour en politique, c'est ce qui manque le plus."

 

Politiques légitimés par le "Fun washing" ?

Info, divertissement ou les deux à la fois : son audience a en tout cas permis à l'émission d'accueillir des puissants. Mais pour en faire quoi? Les titiller, sans doute. Mais aussi, et surtout, leur accorder un peu de son aura de programme "jeune" et "sympa". Après une interview tout en fou-rires de Nicolas Sarkozy en mars 2012, un chroniqueur bien connu relevait: "Recevant le clown de l'Elysée sans jamais lui rappeler, fût-ce subrepticement, la dimension tragique de son clown (discours de Dakar, discours de Grenoble, ruissellement de l'argent, règne fondé sur la haine, etc) Barthès a opté dans l'instant pour sa vraie nature, comme on cocherait enfin une case: un spectacle de légitimation des politiques par leur propre clown. Une banale petite entreprise de fun washing, comme il y a du green washing."

nouveau media

nouveau media

Trois ans plus tard, en novembre 2015, c'était au tour de Manuel Valls d'être reçu par le présentateur du Petit journal. Plus de fou-rires – nous sommes alors à peine deux semaines après les attentats de Paris et Saint-Denis –, mais toujours le même désir, chez le politique, de se rendre sympathique à un public jeune. Valls admettra ce jour-là que "ça fait longtemps qu'[il] ne [s'est] pas bourré la gueule".

Corporate, sauf avec bolloré

Journalisme, divertissement, ou fournisseurs de brevets de "coolitude" aux politiques ? Quelle que soit la case où le ranger, une chose est certaine : Barthès a longtemps su se montrer "corporate" avec la chaîne qui l'accueillait. Corporate avec Michel Denisot (ex-présentateur du Grand Journal, Canal+) peu pugnace face à Nicolas Sarkozy, corporate avec Bruce Toussaint (présentateur d'I-Télé, groupe Canal+), laissant passer une grosse erreur (volontaire ?) de Christian Estrosi à propos des émeutes de 2005. Corporate encore lorsqu'il s'agissait d'inviter les comédiens de fictions produites par Canal+, ou les chanteurs du label Universal (propriété, comme Canal+, de Vivendi).

Mais la reprise en main de la chaîne par Vincent Bolloré a marqué un tournant dans les relations entre l'émission et la chaîne. Le Petit journal a cessé d'être l'antichambre où se déroulait sans accroc la promo pour le reste des "produits" Canal (en particulier les programmes cryptés), pour devenir, avec Le Zapping, le dernier recoin d'antenne où l'on s'autorisait à rire du patron.

Par Justine Brabant et Manuel Vicuña

PrivacyBadger has replaced this FacebookShare button. PrivacyBadger has replaced this Twitter button.
Déjà voté aujourd'hui

Derniers articles dans le dossier : "Petit journal : rigolade, coulisses et bidonnages"

Le Petit Journal, et les (faux) auto-applaudissements de Hollande

grrr ! publié(e) le 24/02/2016 par la rédaction

L’image était trop belle pour les médias en quête de buzz. François Hollande, en visite à Wallis et Futuna, participait lundi 22 février à une "cérémonie du kava" (cérémonial politique qui consiste à boire une boisson traditionnelle de l’île). Au-delà du cadre "exotique" et des ...

Députés absents

Députés absents : notre indignation quotidienne

chronique publié(e) le 10/02/2016 chez les matinautes

Dans les couloirs de l'Assemblée, le Petit Journal, comme chaque jour, traque les députés. Thème du jour : l'absentéisme. Alors, où étiez-vous, hier soir ? Ah, vous étiez au restaurant ! Ah, vous n'étiez pas en séance ! Ah, vous étiez chez vous ! Ah, vous étiez sur les plateaux télé ! ...

Le Drian hors micro

Le Drian, Le Petit Journal, et la liberté de la presse

chronique publié(e) le 12/01/2016 chez les matinautes

"Un mois qu'on est sur ce dossier", jubile Yann Barthès. "Ce dossier", c'est le cumul de fonctions du ministre-président de région Jean-Yves Le Drian. On le savait déjà depuis la veille, Le Petit Journal a donc suivi le ministre en Bretagne, tout au long du week-end où il se transforme en ...

Tous les contenus de ce dossier >

Par mots-clés

Commentaires d'utilité publique

"Les reporters du Petit journal se croient tout permis !"

Quelques point obscurs et angles morts dans le décryptage du Petit Journal : - Sa durée par exemple : cette émission (certes...

Par Arnaud Romain
le 27/01/2012

"Les reporters du Petit journal se croient tout permis !"

Je n'ai pour ma part pas dû regarder le "petit journal" plus qu'une paire de fois... et pour moi qui limite fortement ma ...

Par ChrisToulon
le 26/01/2012

Pourquoi Mélenchon a fermé ses portes au Petit journal

Tout ce que j'entends ou vois sur Canal (en clair, car je ne paierais pas pour une chaîne cryptée, encore moins pour ce qu'...

Par charlie.lapared
le 21/01/2012
Tous les forums >