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Mediapart ven. 5 août 2016 5/8/2016 Dernière édition

L’Afrique sous pression pour des accords de libre-échange avec l’Europe

4 août 2016 | Par Fanny Pigeaud

La société civile du Sénégal est décidée à ne rien lâcher

En Afrique centrale, ce quatrième scénario est déjà en train de se réaliser : le Cameroun, qui a signé en 2007 puis ratifié en 2014 un APE intérimaire, doit commencer à démanteler ses barrières douanières dès ce mois d’août, alors que des négociations sont toujours en cours entre l’UE et le reste de la région, qui compte sept autres pays. Pour se préserver, ceux-ci pourraient instaurer des droits de douane sur les produits originaires du Cameroun. Les échanges communautaires vont être sérieusement perturbés, comme l’affirme l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs. Cette organisation basée à Yaoundé s’inquiète aussi de l’impréparation des entreprises camerounaises au « choc exogène » qu’est l’APE et milite pour que le Cameroun puisse attendre la conclusion d’un APE régional complet avant d’ouvrir ses frontières.

Mais la Commission européenne a un autre plan : elle essaie en réalité d’imposer l’APE du Cameroun… à toute la région. Elle a en effet commencé par suggérer à cette dernière, en juin 2015, « d’envisager l’hypothèse de reprendre la négociation [bloquée depuis 2011 à cause de profondes divergences – ndlr] sur la base de l’accord d’étape du Cameroun », a noté le Comité régional de coordination des négociations. Quatre mois plus tard, elle a dit ne « plus avoir de temps pour discuter », indiquant qu’elle n’était « prête à revenir à la table de négociation que si la sous-région [était] d’accord pour reprendre les travaux sur la base » de l’accord ratifié par le Cameroun. Or cet APE est l'un des plus mauvais jamais signés : il prévoit par exemple une ouverture des frontières camerounaises à 80 %, alors que les négociations entre l’UE et l’Afrique centrale se basent sur un taux de 73 %. Il ne comporte pas de volet développement.

Manifestation au Cameroun contre la signature des APE © ACDIC Manifestation au Cameroun contre la signature des APE © ACDIC

En Afrique de l’Est, le Kenya, un des six pays concernés par le 1er octobre, pourrait se retrouver dans la même situation que le Cameroun : la Tanzanie a refusé de signer le 18 juillet l’APE définitif négocié entre  l’UE et la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) dont il fait partie. Le motif invoqué est le même que celui des autres opposants aux APE : l’accord menace l’avenir de l’industrie et de l’agriculture tanzaniennes. Pour ne pas avoir à payer de droits de douane, le Kenya signera peut-être, seul, l’APE.

Si la Commission européenne est décidée à ne rien lâcher, c’est aussi le cas de la société civile du Sénégal, aujourd’hui la plus active en Afrique de l’Ouest sur la question des APE : une coalition d’organisations baptisée « Non aux APE » a lancé en juin une pétition, déjà signée par 84 économistes, députés, ex-ministres, syndicalistes, universitaires pour empêcher une ratification par l’Assemblée nationale sénégalaise de ce « marché de dupes » imposé par l’Europe. Déjà vulnérable, le Sénégal le sera encore plus avec un APE : alors qu’il a  aujourd’hui, en tant que PMA, un accès libre sans réciprocité au marché européen, il devra, en cas de ratification de l’APE, ouvrir à 71 % ses barrières douanières. Il perdra alors d’importants revenus mais pas seulement : « La mise en œuvre des APE va inonder les marchés de la CEDEAO [Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest – ndlr] de produits agricoles beaucoup plus compétitifs, entraînant ainsi la disparition de plusieurs filières agricoles, avec de graves conséquences économiques et sociales, comme la ruine de millions de petits agriculteurs et l’aggravation de la dépendance alimentaire de plusieurs pays », a rappelé l’économiste Demba Moussa Dembélé. « L’APE est une agression de l’UE contre les peuples de l’Afrique de l’Ouest, les PME/PMI, les paysans », estime la coalition « Non aux APE ». Mais elle a encore beaucoup à faire pour convaincre les autorités de la région, et en particulier celles du Sénégal, de renoncer aux APE : contrairement à son prédécesseur Abdoulaye Wade, le président sénégalais Macky Sall est devenu l’un des plus grands défenseurs de ces accords. Et « le gouvernement veut empêcher toute sensibilisation des citoyens sur la question des APE. Pendant longtemps, il nous a été très difficile d’avoir accès aux médias. Il a fallu radicaliser notre lutte pour qu’ils en parlent enfin », explique Guy Marius Sagna, président de la Coalition. En mai et juin, il a été arrêté avec plusieurs autres membres de la société civile lors de manifestations.

« C’est étrange de voir nos dirigeants se battre pour des secteurs dont le capital est essentiellement détenu par des étrangers », relève l’économiste Ndongo Sylla, signataire de la pétition « Non aux APE ». Les produits exportés vers l’Europe et concernés par les APE (cacao, thé, café, bananes, thon, fleurs…) sont en effet majoritairement cultivés par des groupes européens implantés en Afrique : ces multinationales sont les premières à avoir intérêt à ce que les États visés par la date du 1er octobre ratifient les APE, afin que leurs productions continuent à entrer sans frais sur le marché européen. Elles ne sont d’ailleurs pas restées inactives : c’est sous la pression des horticulteurs installés au Kenya que Nairobi a accepté en 2014 un APE intérimaire, et sous celle des producteurs français de bananes établis au Cameroun que Yaoundé a signé le sien.